Contemporary Istanbul
Tremblement de terre de Lisbonne (Lisbone Abysmée), vers 1760.
Eau-forte
BnF, département des Estampes et de la Photographie, VB-156-FOL
© Bibliothèque nationale de France
LE RÉALISME DES X
Une proposition d'Extramentale, avec Kevin Blinderman pour Contemporary Istanbul
12-15 septembre 2019



Le Réalisme des X définie l’installation pensée par Extramentale en étroite collaboration avec l’artiste Kevin Blinderman pour la foire Contemporary Istanbul. Elle associe une nouvelle œuvre de l’artiste, fièrement insolente, manufacturée par l’industrie, à d’anciennes reproductions du tremblement de terre de Lisbonne de 1755, extraites, notamment de magazines populaires du XIXème siècle dédié aux découvertes et à l’image. Jaunis par le temps, découpés maladroitement, ces gravures affichent timidement le récit, trop souvent oublié, d’une faillite capitale pour la pensée occidentale, qui propulsa l’homme dans un état adolescent pré-néolibéral (Fabien Vallos, 2019). Cette faillite est celle, sinon d’une ville ensevelie sous les décombres, de la Providence. Bien trop en phase avec notre réalité indifférente aux sirènes du passé, ces illustrations délèguent à l’œuvre contemporaine le soin de contenir et de refléter nos fantasmes comme celui, peut-être, d’une planète aux ressources illimitées, manifestement en faillite. Faillite XVIIIème contre faillite du temps présent : l’installation s’appréhende, aussi, par le médium de la chaleur puisque l’artiste poursuit sa série des sculptures environnementales chauffantes, dont les proportions rappellent, non sans un certain équivoque, celle du corps humain en phase avec la machine qui nous conduit dans une situation troublante. Convoquant tout à tour l'univers du spectacle nocturne et celui clinique, l'oeuvre X de Kevin Blinderman parvient à prendre plusieurs sens, en fonction, notamment, de ce qui se place autour de lui : gravures ou corps.
En creux, elle pointe frontalement vers une nouvelle forme de tragédie : le rêve c’est les autres.


Biographie Kevin Blinderman

Après un Bachelor obtenu à l’ENSAPC, Kévin Blinderman a passé le début de son Master de Fine Arts à la Bezalel Art Academy à Tel-Aviv et a obtenu son diplôme à l’école d’arts de Paris-Cergy en 2018. Il a notamment participé aux expositions « se réinventer autrement » au musée d’art et d’histoire de Saint-Denis, à l’exposition « A Study in Scarlet » au Plateau / Frac Ile-de-France et à l'exposition "Futures of Love" au magasins généraux toujours en cours.
Il est actuellement membre de Treize, espace d’art parisien et co-organisateur avec Paul-Alexandre Islas des soirées Queer Is Not A Label.
Adoptant une approche transversale comparable à celle d'un show runner, sa pratique souligne avec violence/amour les distances qui nous rassemblent, catalysant le danger que représente la recherche d'un peu douceur.

Q&A avec Fabien Vallos, philosophe

JM : Le tremblement de terre de Terre de Lisbonne a produit un effet de sidération dont la pensée occidentale a eu peine à se remettre, peux-tu revenir sur cet événement qui a reçu une attention internationale, liée notamment à l’avènement des journaux, magazines et des pamphlets d’information à travers le continent et dans les régions périphériques ?


FB : Il est important de souligner les nombreux changements définitifs qui découlent de ce violent tremblement de terre qui dévasta la ville et tua presque un quart de la population. Le premier opéra une profonde critique du concept de « théodicée », c’est-à-dire une critique de la justification des événements du monde par la volonté divine, montrant ainsi sa profonde incohérence et sa profonde inutilité. Le deuxième changement, par conséquent, détermina l’apparition d’un nouveau concept, celui de la « responsabilité » humaine, non pas sur tout ce qui advient, mais sur une partie et sur la gestion des événements. Le terme, d’ailleurs, entra dans le dictionnaire en France en 1798. Qu’est-ce que cela implique ?

Il implique qu’une part de notre activité et de notre ingérence sont responsable des catastrophes et des nuisances portées sur l’être. Le troisième changement consiste à dater de 1755, ce que nous nommons « anthropocène », c’est-à-dire la conscience de nos actions et de notre responsabilité sur le monde et les conditions du vivant. Le quatrième changement est le résultat de la destruction presque totale de la flotte portugaise et d’une grande partie de la flotte espagnole qui dominaient alors le commerce mondial et les colonies. Le transfert de puissance se fit sur les pays du nord et essentiellement l’Angleterre et les Pays Bas, ce qui pour conséquence de ne plus découper l’Occident entre l’est et l’ouest mais entre le nord et le sud, c’est-à-dire entre pays catholiques et pays protestants. Ce qui signifie qu’à partir de 1755, le monde occidental ne sera plus jamais catholique mais définitivement protestant ou réformé dans sa manière de concevoir l’économie et la gouvernance. Le cinquième changement consista par le fait même de la transformation du concept de responsabilité, de la conscience des actes et du transfert vers la pensée réformée, d’une entrée définitive de l’Occident dans le libéralisme économique et politique, dont on connait les conséquences ravageantes tant du point de vue de la colonisation, de la condition des travailleurs, de la paupérisation, de la consommation et de l’irresponsabilité sur les réserves naturelles. Enfin sixième changement, celui sur les manières de voir et d’interpréter le monde : l’Occident entre, exactement à la même période, dans une série de révolutions intellectuelles (les Lumières, l’Aufklärung, la modernité kantienne, le Sturm une Drang) qui vont s’intéresser non plus au monde pour en produire des images mais aux êtres en tant qu’ils produisent non pas l’image du monde mais l’image de la manière avec laquelle on regarde le monde.

JM : avec l’émergence d’une pensée qui donne place aux passions de l’être. Annie Lebrun souligne l’analogie entre les excès de la nature et ceux du cœur humain qui nous conduira vers le Gothique. La sensibilité s’exacerbe pour palier la peine de la raison qui parvient en en plein siècle des Lumières. C’est une des « adolescences » de l’Histoire, traversée par une mutation où se déploie la démesure de l’âme. L’adolescence que tu convoques dans la cinquième conséquence est une prise d’autonomie de l’homme qui conduit à l’irresponsabilité…

FB : oui, une adolescence pré-néolibérale dont nous sommes toujours tributaires.
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