Anaïs-Tohé Commaret
Extramentale FILM présente le premier volet d'une nouvelle série de onze épisodes s'intitulant "Disparaitre", réalisé par Anaïs-Tohé Commaret pour Extramentale.


Episode Un :

Un jeune homme, face caméra, est assis dans une camionnette et nous parle dans la nuit. Filmé lors de cette traversée nocturne sans grande destination, il donne à entendre un rire cynique, qui se mêle au vent saturant l’enregistrement. Derrière notre écran, nous ne savons pas réellement qui il est, où il va, si le bac dont il parle est la vérité. Rien ne s’opère pour nous permettre de nous raccrocher à sa voix, car ce personnage hors sol, flottant sur le ventre de sa camionnette, mijote déjà des envies d’ailleurs. Il y parvient, par le truchement d’une lumière verte se posant sur sa main comme un coccinelle sur une phalange. À travers elle, en elle, il disparaît.

Disparaitre : c’est ainsi que s’intitule ce premier épisode réalisé par la jeune artiste Anaïs Tohé-Commaret, actuellement étudiante au Fresnoy. Née en 1992 à Vitry sur Seine d’une mère chilienne et d’un père français, elle a passé son adolescence à l’écart de la réalité qui la fait rêver : celle de Paris, des musées, des cinémas, de l’art en général. Le temps est long et gris. Avec la camera VHS de ses parents, Anaïs filme ses ami.es, son environnement.

Inspirée par la vie de sa mère, comme par l’oeuvre de cinéastes, tels Buñuel, Farocki, Apishapong qui abordent la dure réalité à travers l’onirisme, la magie, voire l’absurde et le surréalisme, elle réalise un premier court métrage, Mon Ami Djoudi (2017), sélectionné lors du festival Côté Court. Elle filme son ami Djoudi, leurs échanges, son rapport à l’amour, la difficile construction d’une intimité dans son espace domestique en banlieue, et son visage grimé qui amène Djoudi dans un registre parallèle, situé entre le rêve et l’épouvante.

Avec Mon Ami Djoudi et Disparaitre, Anaïs transcrit cette volonté partagée de s’enfuir de la réalité, de ce sentiment intime qui nous concerne presque toustes lorsque la pénurie d’imagination se fait ressentir. Et cela arrive en banlieue, mais pas que, car le rêve qui s’échappe est une affaire commune. Alors, à travers l’adolescence, fascinante, qu’elle fantasme, ses films donnent à voir des personnages, parfois grimé.es, qui oscillent entre une grande naïveté et une réelle incarnation de leur être où s’active une imagination féroce qui fait jaillir, sans entrave et sans peur, leurs fantômes.

Le signe faible et fantastique de cette percée vers un ailleurs, est, dans Disparaitre, cette masse lumineuse irréelle à forte portée symbolique qui nimbe l’adolescent, comme si « le personnage s'était libéré du cadre, libéré de sa posture de clown cynique, qui rit d'une situation qui n'est pas dramatique, mais presque ».

Le vent hurlant qui sature l’enregistrement pourrait être l’un de ces « vent tornade », qui, en passant par Elri Paints Himself as a Tornado de Michael Salerno à Tennis, Trigonometry, Tornadoes : A Midwestern Boyhood de David Foster Wallace, permet à des adolescent.es américain.es de transcender des situations quotidiennes, avec leur trop plein de traumatismes. La tornade monstre devient alliée, car assimilable. Dans le film de Salerno, c’est d’ailleurs elle qui sert de palette de maquillage au jeune homme qui décide de lui ressembler en se grimant le visage. Dans le film d’Anaïs, le vent tornade est un air fort du soir, un vent fou qui semble pouvoir tout transformer par le biais de la couleur du feu vert. Et c’est d’ailleurs sous ce signe heureux qu’elle emboite le pas vers une nouvelle série de formats courts, pensée comme une suite de portraits de personnes qui parviennent à se ménager une porte de sortie dans un monde au costume trop petit.
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