Abbieannian Novlangue
Henry Darger (1892-1973) écrit en première page du volume I de The Story of the Vivian Girls in the Realms of the Unreal : « Par Henry Joseph Darger. L’auteur d’une histoire palpitante ».

Palpitante, son œuvre écrite l’est assurément. Sur quinze mille pages tapées à la machine et réparties en plusieurs volumes, Henry Darger déploie le récit épique des sept sœurs Vivian et des enfants-esclaves en proie aux violences des adultes, les sadiques Glandeliniens. Il conçoit également des illustrations qui existent très vite de manière autonome. Les scènes de bataille et de massacre où l’on voit apparaître les jeunes filles dénudées munies d’un pénis n’occupent qu’une partie de l’ensemble de sa production visuelle. C’est pourtant celles qui ont retenu l’attention des détracteurs et des admirateurs de l’artiste puisqu’elles témoignent d’une violence inouïe et d’une ambiguïté sans pareil. Pourquoi ces jeunes filles sont-elles dotées d’un organe sexuel masculin?

Le mystère demeure, et avec lui s’envolent les élucubrations : Darger “Poussin de la pédophilie”, Darger sadique, Darger vieux vicelard. Une chose est sûre, Henry Darger a eu une enfance difficile, isolée qu’il cherche à reconstruire et consolider par le biais de ses fictions.
Face à une telle avalanche de spéculations, on oblitère la dimension proto-pop de son oeuvre. Henry Darger amasse, années après années des coupures de presse représentant des petites filles (disparues, notamment) et des publicités, en complément des cahiers de coloriage et de la littérature enfantine. Cette imagerie grand public octroie une mièvrerie aux fillettes représentées. Darger réceptionne cette convention dérangeante propre à son époque tout comme il la détourne en la complexifiant. En dotant d’organes masculins ces jeunes protagonistes, il démonte, à son insu, l’entreprise de construction de genre véhiculée par la presse et les livres pour enfant. De même, il insuffle, a posteriori, une conscience du genre qui interpelle bon nombre d’artistes contemporains, tel Paul Kindersley.

L’exposition Abbieannian Novlangue est née de cette observation et entend poursuivre la série d’expositions consacrées à l’héritage de Henry Darger dans l’art contemporain, et par extension, dans le domaine musical, avec Regina Demina.
Pensée comme le deuxième volet d’une exposition itinérante et évolutive, Abbiennian Novlangue réunit huit artistes émergent.e.s, dont la plupart ont été précédemment exposé.e.s lors du premier volet (Henry Darger Summer Camp, Extramentale Arles, mai 2019). Ils/elles ont entre 22 et 34 ans et résident principalement en Europe, à l’exception de Salome Jokhadze, jeune artiste Géorgienne, dont l’oeuvre peinte arbore l’étrange silhouette d’une petite sainte mystique et fantastique. Rares sont les œuvres qui empruntent un dispositif narratif “à la Darger “: une scène d’extérieur ou d’intérieur dans laquelle se déploie un ensemble de silhouettes féminines androgynes et/ou convenues. Les scènes de groupes sont absentes de l’exposition qui cherche davantage à souligner le rapport des jeunes artistes aux mondes de l’enfance qu’ils soient rendus manifestes par le biais des processus d’infantilisation et de démarcation dans l’espace urbain - soulevé par Alban Diaz - ou via les références aux contes d’Andersen, telle La Petite Sirène, entremêlées à la culture internet et du “Selfish”, de Matthias Garcia.

Car, cette exposition soulève la question des conditions matérielles de production de l’œuvre de Darger. Nourri par la culture livresque de son époque (dont Le Magicien d’Oz de Frank Baum, publié en 1900), il a également regroupé un ensemble de magazines destinés à l’enfance et à l’adolescence pour choisir des figures qu’il décalque et transpose sur ses dessins. Comment aurait-il opéré dans les années 90 et aujourd’hui où l’imagerie populaire féconde d’autres rapports à soi et aux autres ? Pour Kevin Blinderman, si “Henry Darger était ici, il ferait du NightCore”, un sous-genre musical principalement diffusé et consulté sur Youtube. Ce style est caractérisé par une accélération de la mélodie et son affinité visuelle avec les Manga, où règne une hypersexualisation des corps féminins standardisés frôlant avec un grotesque juvénile. Alimenté par un groupe de fans anonymes, le NightCore est une pratique brute et post-pop dont les évocations multiples nous entraînent vers les territoires extrêmes que l’on peut rattacher, dans une certaine mesure, à l’œuvre de Darger : illustration, DIY, sexualisation de la fillette, anonymat et réinterprétation de la culture populaire. Pour Thomas Liu Le Lann, la violence à l’œuvre dans cette épopée pour adultes aux allures de livres pour enfant, que The Story of the Vivian Girls in the Realms of the Unreal, le conduit à manipuler les codes d’une esthétique froide où se jouent et se déjouent les codes de la masculinité (hypermasculinité et masculinité douce) et de la sexualité dite déviante. Investi dans la déconstruction de ce modèle héroïque dominant, il répond au principe de transformation au cœur de l’œuvre de Darger, peuplé de Benglins. Paul-Alexandre Islas s’en empare également, avec une facilité non dissimulée pour la couleur et la customisation d’uniforme qui tend, après la personnalisation, vers un fantastique DIY. Si l’uniforme est de mise dans l’œuvre de Darger (fasciné par ceux des scouts), il l’est aussi pour Islas qui cherche, par celui-ci, à situer son intrigue dans un réel consolidé par ses fictions personnelles.
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